29/04/2013

Le pillage des eaux africaines dans l'indifférence mondiale

Une grande étude publiée tout récemment dans la revue scientifique Nature a conclu que les navires de pêche chinois ont prélevé, loin de leurs côtes et en particulier sur les côtes africaines, entre 3,4 et 6,1 millions de tonnes de poissons par an entre 2000 et 2011. Un véritable pillage des ressources naturelles à grand échelle, qui me rappelle un article que j’avais rédigé il y a en octobre 2007 pour Pages de gauche.

Quand les pêcheurs sénégalais ne peuvent plus vivre de leur pêche

Un rapport[1] de la Banque Mondiale portant sur le secteur de la pêche au Sénégal et datant de 2006 mentionne pudiquement que « les activités de pêche industrielle ont un impact majeur sur le secteur de la petite pêche artisanale », et qu’il est nécessaire de prendre des mesures pour « s’assurer que la pêche industrielle n’endommage pas les zones de pêche et les stocks de poissons dont dépend la pêche artisanale ». Ces mots sont bien faibles pour décrire ce qui est devenu une crise sociale et écologique majeure.

Les petits pêcheurs sénégalais ont le malheur de vivre sur un littoral à ce point poissonneux qu’il attire depuis la nuit des temps les convoitises étrangères. Beaucoup ont compris que la pêche y était miraculeuse. Les Européens, d’abord, ont occupé le terrain pendant de nombreuses années, exploitant déjà à outrance les ressources halieutiques sénégalaises. Suite à la non-reconduction de l’accord de pêche entre le Sénégal et l’Union Européenne au début des années 2000, les chalutiers européens ont par la suite laissé la place à des chalutiers asiatiques, principalement en provenance de Chine et de Corée.

Dans le meilleur des cas, les grandes compagnies asiatiques concluent des accords de pêche avec le gouvernement du Sénégal. Trop content de cette occasion d’encaisser quelques droits de pêche, ce dernier fournit les autorisations à la pelle. L’intensification de la pression sur les ressources ne semble préoccuper personne. Pourtant, depuis l’arrivée en masse de ces chalutiers asiatiques dans les eaux territoriales sénégalaises, les stocks de ressources disponibles sont en chute libre.

Recourant souvent à des méthodes de pêche illégales, les chalutiers pillent littéralement les zones côtières. Ils font notamment exploser de la dynamite au sein de bancs de poissons, pour récolter ensuite les cadavres remontant à la surface. Les gaspillages sont énormes, car seule une petite proportion de poissons morts remonte à la surface. La pêche artisanale ne peut rivaliser face à ces moyens colossaux et dévastateurs déployés par les chalutiers. Ils pêchent en principe au filet ou à la ligne, à partir de petites pirogues en bois pouvant emmener plusieurs personnes en mer.

Le poisson se faisant de plus en plus rare, les piroguiers sont contraints de partir à la recherche de nouvelles zones poissonneuses. Au nord du pays, les embarcations ne pêchent plus qu’en Mauritanie, en échange de permis de pêche achetés à prix d’or au gouvernement mauritanien.

Un pêcheur de la ville de Saint-Louis – ancienne capitale coloniale à l’extrême nord du pays –  raconte le cauchemar des expéditions en mer[2] : « Comme nos sites de pêches se situent à des dizaines de kilomètres, dans les zones côtières mauritaniennes, nous sommes contraints de partir plusieurs jours en mer. Nous pêchons le plus souvent de nuit, à la pleine lune. Deux pêcheurs, surnommés les cascadeurs ou les mousquetaires plongent jusqu’à 10 mètres de profondeur pour rabattre les bancs de poissons dans les filets. A chaque remontée, ils courent le risque de se faire broyer par l’hélice de la pirogue. Les expéditions en mer sont si dangereuses que nous faisons notre testament avant chaque départ. Lorsque nous sommes en mer et que nous avons un pépin, notre devise est « chacun pour soi et Dieu pour tous ». Nous sommes conscients que nous sommes des morts-vivants ».

La précarité des communautés de pêcheurs ne date pas de l’arrivée de la pêche industrielle, mais elle prend depuis lors des proportions très inquiétantes. Au retour d’une expédition, il n’est même pas garanti que chaque pêcheur reçoive un salaire. Après la vente du produit de la pêche, le propriétaire de la pirogue doit prélever une part pour l’amortissement de celle-ci, le coût des permis de pêche achetés, ainsi que les frais de carburant. Il est fréquent qu’une pêche ne soit pas suffisante pour assurer un gain à chaque membre de l’expédition.

Ce drame est l’une des conséquences directes de l’intensification de la pêche industrielle menée par les grandes industries asiatiques. Le constat est plus qu’alarmant, et le gouvernement du Sénégal ne semble pas y prêter beaucoup d’attention. C’est l’occasion de rappeler – si besoin en est – que la mondialisation des échanges commerciaux ne fait de loin pas que des gagnants. C’est aussi l’occasion de rappeler que si le poisson écoulé sur les marchés européens l’est à si bon prix, c’est parce que certains en payent le prix ailleurs. Nous autres consommateurs des pays industrialisés sommes parfois, sans le savoir, les fossoyeurs de la justice d’ailleurs.

IMG_4521Delta du Siné-Saloum, Sénégal, août 2007

IMG_3483Port de Saint-Louis, Sénégal, août 2007

IMG_3375Baie de Saint-Louis, Sénégal, août 2007

Photos Raphaël Mahaim, Saint-Louis, Sénégal, août 2007


[1] Banque Mondiale, Sustainable Management of Fish Resources Report AC2434, 2006

[2] Propos recueillis sur place en août 2007.

10/12/2012

Fin du monde: question au Conseil d'Etat

La fin du monde, il paraît que c’est dans une semaine environ. Ma crainte, à vrai dire, c’est surtout que l’on ne fasse rien pour le changer, ce monde. J’ai posé à ce propos la question reproduite ci-dessous, un peu inédite (!), au Conseil d’Etat vaudois. La réponse me sera donnée demain (mardi). Je suis impatient de savoir comment le Gouvernement vaudois se positionnera au sujet de cette délicate interrogation métaphysique…

Tous les prophètes un peu sérieux s’accordent à dire que la fin du monde aura bel et bien lieu le 21 décembre prochain. Une telle échéance soulève de nombreuses interrogations délicates, notamment au plan institutionnel: doit-on prévoir des dispositions de droit transitoire pour assurer le passage vers le régime de l’au-delà?, jusqu’à quand les autorités en place sont-elles légitimées à siéger? que faire des motions et postulats en attente de traitement au Grand Conseil? les votations prévues pour le 3 mars prochain doivent-elles être annulées? Plus généralement, les Verts s’interrogent au sujet des conséquences de cette échéance sur divers dossiers environnementaux sensibles et se permettent dès lors de poser la question suivante au Conseil d’Etat:

Le Conseil d’Etat estime-t-il que la fin du monde prévue le 21 décembre 2012 est une solution satisfaisante aux défis environnementaux (émissions excessives de CO2,  déplétion des ressources naturelles, etc.) que le canton doit relever?

23/01/2012

Les dragons et la tentation éco-fasciste

Aujourd’hui, c’est le Nouvel An chinois. Au pays du soleil levant, on entre dans l’année du Dragon. Il paraîtrait que les enfants nés sous le signe du Dragon connaissent une vie longue et faste. Les démographes s’attendent ainsi à une explosion de naissances en terre chinoise pour l’année à venir. En raison de la politique de l’enfant unique, les parents « visent » les années exceptionnelles pour leur (unique) descendance…

Je ne suis ni sinologue ni démographe, aussi m’abstiendrais-je de commenter longuement ce « non-événement » levantin. La politique totalitaire chinoise n’en est pas à sa première manifestation d’absurdité. Nul besoin cependant d’être à l’autre bout du monde pour se heurter à de telles dérives éco-fascistes, du moins dans le discours ambiant. Le Nouvel An chinois est ainsi l’occasion rêvée de faire le point sur la « question démographique », qui se pose en Suisse et en Europe de manière récurrente.

La tentation éco-fasciste d’une régulation de la démographie ne date pas d’hier. On se souvient des thèses du pasteur anglican Malthus, qui préconisait au début du 19ème siècle de limiter les naissances pour mieux préserver les ressources naturelles. Il faut dire que l’axiome de base du « raisonnement malthusien » est en soi peu contestable : deux êtres humains consomment davantage de ressources qu’un seul ; huit milliards d’êtres humains sur terre en consomment davantage que quatre…

L’évolution démographique d’une population dépend de deux variables : le solde dit « naturel » et le solde dit « migratoire », le premier se définissant comme la différence entre les naissances et les décès, le second comme la différence entre l’immigration et l’émigration. Ainsi, si l’on souhaite « réguler » l’évolution démographique, il n’est d’autre moyen que de s’en prendre à l’une de ces deux variables.

Prenons le cas du solde migratoire, tout d’abord. C’est la grande idée de l’initiative ecopop, lancée l’année dernière par un groupement prétendument écologiste : en restreignant davantage l’immigration vers la Suisse, on stabilisera l’évolution de la population résidente et préservera mieux les ressources du territoire helvète. Sans même parler des difficultés que nous aurions à garantir le financement de nos assurances sociales, ce modèle est totalement erroné dans une perspective environnementale mondiale : si les personnes refoulées aux frontières ne « consomment » pas de ressources en Suisse, elles le feront ailleurs, ce qui est équivalent du point de vue du bilan environnemental global. Une politique visant à réguler le solde migratoire ne peut se fonder sur des arguments écologistes ; elle masque d’autres intentions, qui se résument bien souvent à la seule et unique défense de son « pré carré », au mépris total des enjeux planétaires. On comprend ainsi mieux pourquoi certains membres de l’UDC soutiennent cette initiative.

Venons-en au solde naturel, maintenant. Il s’agit là d’une question presque métaphysique : l’espèce humaine peut-elle s’imposer elle-même des restrictions quant à ses facultés reproductrices ? S’il s’agissait d’un choix collectif délibéré, voulu et accepté par l’ensemble de la population, on pourrait encore discuter. Mais tel n’est jamais le cas. A l’image de la Chine, une telle mesure ne peut être que le fait d’un régime totalitaire. Car cela constitue la négation même de la liberté fondamentale qu’a chaque être humain de faire – ou de ne pas faire – des enfants. Si l’on se prend à cette liberté, on réduit les êtres humains à une simple espèce animale dont un être « supérieur » – en l’occurrence un régime totalitaire – devrait réguler l’évolution. Or, ce qui distingue l’être humain des autres espèces vivantes, c’est sa capacité à produire du sens, à agir en conscience et à se montrer responsable de ses choix.

Ceci ne signifie bien entendu par pour autant qu’il faille renoncer aux mesures d’ordre social permettant indirectement de diminuer le taux de natalité. On sait maintenant que les scénarios de Malthus étaient biaisés sur un point central : la croissance d’une population ne peut pas être infinie ; à partir d’un certain niveau de prospérité et d’accès aux soins médicaux, le solde naturel tend à s’équilibrer « naturellement », grâce à une diminution de la natalité. Dans les pays du Sud qui n’ont pas encore fait cette « transition démographique », il convient de tout mettre en oeuvre pour faciliter l’accès à la contraception, aux plannings familiaux, aux soins médicaux, etc.

Le « problème démographique » n’est pas de ceux qui appellent des solutions à l’emporte-pièce. Il est bien souvent le cache-sexe de ceux qui ont d’autres desseins masqués, aux relents nauséabonds. En réalité, le vrai problème est celui de nos modes de consommation. A l’évidence, nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à nous comporter comme des prédateurs sur cette terre. Il faut changer de cap, trouver des moyens alternatifs de faire mieux avec moins. C’est alors qu’intervient à nouveau la spécificité de l’être humain : sa capacité à agir en conscience et de manière responsable. Nous en sommes malheureusement éloignés aujourd’hui, mais ce n’est certainement pas une raison pour tenter l’expérience éco-fasciste d’une limitation des naissances… ou alors cela signifie que nous avons perdu toute foi en la capacité des sociétés humaines à prendre la mesure des défis qui les attendent.