23/12/2013

Mendicité: la honte du Parlement?

Ce midi, 23 décembre, je déambule dans les rues de Lausanne et n'y vois que deux choses: la folie consumériste de Noël et les Roms qui tendent la main, accroupis à terre aux pieds de ceux qui ont les bras remplis de sacs et de cadeaux. Je ne juge pas ceux qui font des courses de Noël; j'en fais partie. Je ne fais qu'observer et gamberger. Cela me rappelle au passage le débat houleux que nous avons eu cet automne au Grand Conseil vaudois à propos de la mendicité. J'ai reçu tout récemment la retranscription écrite du débat parlementaire...

Mon intervention m'avait valu une réplique cinglante du chef du groupe PLR: "Je m'insurge totalement contre les propos déplacés, moralisateurs, donneurs de leçons, chagrinés et peinés de M. Mahaim. Monsieur Mahaim, on ne règle pas ce genre de problèmes avec des sentiments aussi subjectifs que vous le faites. Vous nous faites honte, Monsieur Mahaim".

J'ai relu attentivement mes propos et ceux des autres collègues députés. J'ai beau chercher, je ne vois toujours aucun motif de honte dans les propos tenus. Mais peut-être est-ce l'esprit de Noël qui me fait devenir "angélique" - vous savez, cet anathème que l'on balance à la figure du contradicteur lorsque l'on est à court d'arguments de fond?

Intervention du 8 octobre 2013 (reproduite en intégralité): "Depuis que nous débattons ici de ce sujet, je me suis réellement posé la question de mes propres convictions et de celles de mon groupe, en questionnant ces convictions, en me demandant pourquoi ce débat m’écoeure à ce point et pourquoi il écoeure tous les Verts. Je crois avoir trouvé la réponse : c’est parce qu’avec ce débat, on s’en prend de la pire des manières à la population la plus précaire de ce canton, en exploitant le sentiment de gêne, d’impuissance, voire de honte que nous ressentons tous sans exception lorsque nous croisons une personne qui tend la main dans la rue. Quand on croise le regard de ces personnes, on ressent de la gêne et d’impuissance. Ce sentiment-là est extrêmement difficile à vivre et celles et ceux qui l’exploitent pour apporter des réponses sous forme d’illusions absolues sont responsables de la dégradation de la discussion à ce sujet. C’est probablement ce qui me chagrine le plus dans toute cette discussion.

En reprenant les choses depuis le début, je pense que l’on ne peut faire qu’un seul constat. Une société qui en vient à interdire les mendiants, à interdire la pauvreté, est une société qui va mal. La mendicité n’est pas le fléau : le fléau, c’est la pauvreté. C’est là où le discours et la dérive du discours initié par l’UDC sont particulièrement pervers. Vous agitez un chiffon rouge pour détourner l’attention d’autres problèmes nettement plus sensibles. Ce chiffon rouge ne repose sur rien : le mendiant en tant que tel est totalement inoffensif. Si le mendiant se met à commettre des incivilités, s’il se met à agresser un passant, alors il devient un criminel, un petit délinquant et alors, il faut le punir en tant que tel. Mais le mendiant en tant que tel n’est pas un problème. Dans ce débat — c’est ce que s’efforcent de faire les Verts — nous avons la responsabilité morale de dire que le mendiant ou les mendiants ne sont pas un problème.

La deuxième responsabilité morale consiste à dire que la façon dont on s’en prend aux mendiants et notamment aux Roms est totalement ignoble. Je fais ici référence à ces fameuses affiches où on voit un mendiant avec une fois la jambe gauche repliée, une fois la jambe droite repliée, qu’on accuse de tromperie — ce qui est le cas, en l’espèce. Je trouve cette affiche particulièrement choquante parce qu’on utilise un cas particulier pour généraliser des attributs prétendus des Roms, comme si c’étaient des pestiférés, comme si c’étaient tous des tricheurs, tous des trompeurs, tous des menteurs. Et on sait que quand on commence à attribuer des dérives individuelles à un groupe de la population, c’est souvent le début d’un discours assez inquiétant. Pour ma part, quand je vois ces affiches, je suis fâché contre le mendiant en question parce qu’il a triché, mais je suis encore plus fâché contre ceux qui utilisent cette tromperie pour coller une étiquette sur le dos ou sur le front des Roms en question.

Nous avons encore une autre responsabilité morale et je m’adresse ici aux collègues raisonnables du PLR. Elle consiste à dire et à répéter que l’interdiction de la mendicité est inefficace. Mathieu Blanc l’a dit tout à l’heure et je l’en remercie. Il suffit de se rendre en terre genevoise pour se rendre compte à quel point c’est « un flop total » — permettez-moi l’expression. Si nous ne prenons pas nos responsabilités en tant que membres d’un parlement, en affirmant haut et fort que cet échec devrait nous décourager à agir de la même manière, alors nous agissons comme des parlementaires malhonnêtes, du moins sur le plan intellectuel, et nous manquons à notre devoir. C’est en tout cas mon avis.

A propos de la motion Blanc, j’aimerais dire un dernier mot. Jusque là, j’en étais aux déclarations de principe. Cette motion est intéressante sur un point, me semble-t-il, dans la mesure où elle réfléchit ou vise à ouvrir la réflexion sur la gestion de l’espace public. On peut tout à fait admettre que, dans l’espace public, il y ait des zones où les mendiants ne sont pas bienvenus. C’est quelque chose que je peux admettre, mais je suis profondément convaincu que, malheureusement, les intentions qui se cachent derrière la motion — nous en avons la preuve avec les autres points qu’elle soulève — ne sont malheureusement pas limitées à cet élément. Et pour tous les autres points de la motion, les instruments existent déjà. La traite des êtres humains, la fameuse mendicité organisée : l’UDC se drape d’habits humanistes pour interdire cette misère qu’on ne saurait voir ; mais qui, parmi ses membres, s’est inquiété de la traite d’êtres humains ou s’est inquiété de savoir si l’on avait les moyens policiers pour traquer ceux qui abusent de la détresse de certains mendiants pour en faire un business ? Qui s’en est occupé ? Qui s’est intéressé aux conditions de travail de la police pour traquer ces réseaux ? Personne ne l’a fait. On a pris le sujet par le petit bout de la lorgnette, le fameux « problème de la mendicité » de manière très choquante. Autre exemple : la fameuse question des mineurs, dont on a déjà parlé. S’il y a violence, abus, utilisation de la détresse d’un mineur, on peut déjà agir et on le pourra encore mieux avec la motion Aubert. A nouveau, il y a une dérive du discours qui aborde le problème par le mauvais bout.

Vous l’aurez compris : notre opposition est une opposition de principe, mais aussi une opposition argumentée et nuancée dans la mesure où le dispositif proposé par l’UDC est totalement inapplicable et, pour la motion Blanc, assez inutile. Il serait bien plus utile de réfléchir aux instruments existants et à la manière de les mettre en œuvre. Je conclus en vous disant encore une fois que ce qui est choquant, c’est la manière dont on s’en prend à la population la plus précaire. La mendicité ne s’interdit pas, elle se combat. J’aimerais bien que nous soyons plus nombreux ici autour à renverser le discours et à voir les choses de cette manière."

Ma honte - la seule que je puisse réellement ressentir - n'est certainement pas celle d'avoir tenu ces propos. C'est celle de demeurer impuissant et d'assister à la montée inexorable d'un sentiment anti-mendiants d'une violence assez inouïe, sentiment qui se généralise d'ailleurs partout en Europe. Le réconfort, c'est de voir que tout le monde ne détourne pas les yeux en croisant un mendiant qui tend la main. Il y en a même certains qui disent "bonjour", même s'ils ne donnent rien. Je fais partie de ceux-là.

10/12/2012

Fin du monde: question au Conseil d'Etat

La fin du monde, il paraît que c’est dans une semaine environ. Ma crainte, à vrai dire, c’est surtout que l’on ne fasse rien pour le changer, ce monde. J’ai posé à ce propos la question reproduite ci-dessous, un peu inédite (!), au Conseil d’Etat vaudois. La réponse me sera donnée demain (mardi). Je suis impatient de savoir comment le Gouvernement vaudois se positionnera au sujet de cette délicate interrogation métaphysique…

Tous les prophètes un peu sérieux s’accordent à dire que la fin du monde aura bel et bien lieu le 21 décembre prochain. Une telle échéance soulève de nombreuses interrogations délicates, notamment au plan institutionnel: doit-on prévoir des dispositions de droit transitoire pour assurer le passage vers le régime de l’au-delà?, jusqu’à quand les autorités en place sont-elles légitimées à siéger? que faire des motions et postulats en attente de traitement au Grand Conseil? les votations prévues pour le 3 mars prochain doivent-elles être annulées? Plus généralement, les Verts s’interrogent au sujet des conséquences de cette échéance sur divers dossiers environnementaux sensibles et se permettent dès lors de poser la question suivante au Conseil d’Etat:

Le Conseil d’Etat estime-t-il que la fin du monde prévue le 21 décembre 2012 est une solution satisfaisante aux défis environnementaux (émissions excessives de CO2,  déplétion des ressources naturelles, etc.) que le canton doit relever?

20/09/2012

Aménagement du territoire: la réplique à P. Nantermod

Lors du débat de mardi au Grand Conseil au sujet de l’aménagement du territoire, j’ai plaidé pour que le canton de Vaud ne rejoigne pas le Valais comme signataire du référendum cantonal contre la révision de la loi fédérale. La Grand Conseil a finalement suivi cette position. Une petite pique à l’encontre du Valais n’a pas manqué de faire réagir nos amis valaisans, dont Philippe Nantermod qui y consacre un billet sur son blog du jour. Petite réplique en 10 points.

Je vois que Philippe, tu as réellement de la peine à digérer cette petite pique. Alors permets-moi de te donner la réplique à propos de cette fameuse révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT):

1) Je ne me sens nullement en position de donner des leçons à qui que ce soit; j’ai uniquement plaidé pour que le canton de Vaud ne rejoigne pas le canton du Valais dans le camp des cantons soutenant le référendum des cantons contre la LAT, et ce pour des questions de fond et d’image. Cet argument (entre autres) a fait mouche, puisque la majorité du Grand Conseil vaudois (à droite) a suivi cette position.

2) J’assume en revanche pleinement l’affirmation selon laquelle le canton du Valais est très mauvais élève en matière d’aménagement du territoire. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dis, mais (notamment) le très libéral Avenir suisse, qui classe VS en toute queue de peloton, très en retard notamment dans les domaines que la LAT révisée souhaite améliorer.

3) Je n’ai jamais affirmé que le canton de Vaud faisait tout juste. Nous nous battons d’ailleurs comme des lions avec les Verts vaudois pour infléchir la politique vaudoise dans le bon sens. Mais il reste que Vaud est tout de même dans une position nettement moins défavorable dans cette fameuse étude d’Avenir Suisse, et dans d’autres études aussi d’ailleurs.

4) La comparaison entre la protection du Cervin et celle de Lavaux est un peu grossière. Et je note au passage que tu rends hommage à Weber pour son travail en Lavaux, c’est sympa de ta part.

5) Pour les défenseurs auto-proclamés du fédéralisme, la seule loi fédérale sur l’aménagement du territoire acceptable serait une loi avec un unique article disant “les cantons sont souverains en matière d’aménagement du territoire”. Un tel fédéralisme ressemble pour moi plutôt à une coquille vide. Fédéralisme ne rime pas avec immobilisme.

6) A propos de fédéralisme, mettras-tu le même zèle à t’opposer à l’extension des horaires d’ouverture des magasins votée ces temps à Berne au mépris des compétences cantonales? Permets-moi d’en douter, et de regretter infiniment ce fédéralisme à géométrie très variable.

7) Je prétends, avec le Conseil fédéral, les Chambres et bien d’autres encore, que cette révision de la LAT vise précisément à défendre le fédéralisme. Elle ne modifie en rien la répartition des compétences entre les cantons et la Confédération, contrairement à l’initiative sur le paysage qui prévoit un transfert de compétences vers Berne. Si les principes généraux que la loi prévoit ne plaisent pas à certains lobbys et au canton du Valais, c’est une autre affaire.

8) A propos de la LAT, il faut cesser de dire en Valais que c’est un diktat de Berne. Je rappelle que cette révision, élaborée en partenariat avec les cantons, est soutenue par la Conférence intercantonale des directeurs de l’aménagement du territoire, à la quasi-unanimité. Cette conférence est tout sauf un repère d’ayatollahs de l’écologie. A ce jour, aucun canton n’a fait sienne la position du Valais; de nombreux cantons ont en revanche déjà confirmé leur soutien à la LAT révisée. C’est donc pour l’instant “le Valais contre tous” au niveau des cantons.

9) Parmi les soutiens à cette révision, on citera la notoirement gauchisante Union Suisse des paysans ou la tout autant écologiste Association suisse des propriétaires fonciers. Je relève également que la version finale de la loi a été acceptée par 108 voix contre 77 au Conseil national et par 30 voix contre 10 au Conseil des Etats. Sachant que la gauche (y compris les Verts) détient environ un (gros) tiers des voix à l’Assemblée fédérale, les calculs sont vite faits. Mais il est toujours plus facile de flinguer en public les écologistes que de convaincre les nombreux collègues du PLR qui ont voté en faveur la loi…

10) En définitive, peu importent ces questions de “politique politicienne”. Ce qui compte c’est l’enjeu de cette votation, soit la lutte contre le bétonnage et le mitage du territoire. Et sur ce point, je conçois volontiers qu’un écologiste vaudois et un radical valaisan ne soient pas du même avis. Le débat politique en vue de la votation qui aura lieu en mars ne fait que commencer. Et je suis impatient d’en découdre!