31/10/2013

Initiative "pour" les familles: la grande occasion manquée

Il existe mille raisons de refuser l’initiative de l’UDC dite “pour les familles”. Mais il n’en reste pas moins que l’initiative soulève une vraie question: celle de la reconnaissance sociale de celles et ceux qui font le choix de réduire leur temps de travail pour leur famille. A cet égard, l’initiative révèle surtout le retard inqualifiable de la politique familiale suisse, qui est restée bloquée un siècle en retard…

La campagne menée par certains cercles d’opposants à l’initiative est malhabile: on ne peut pas se contenter d’affirmer péremptoirement que la garde d’enfants à la maison ne constitue pas une dépense digne d’être prise en considération. Essayez une seule seconde d’expliquer à une personne élevant seule un enfant que cela ne “coûte rien” de baisser son taux d’activité pour se consacrer à son enfant! Il aurait fallu proposer une vraie réponse à la question soulevée par l’initiative de l’UDC… pour enfin rattraper le retard inqualifiable de la politique familale suisse.

L’initiative crée l’illusion qu’elle s’attaque à la précarité financière des familles qui ne recourent pas aux services des crèches. Que pouic! C’est du vent; elle ne profitera qu’à ceux qui n’en ont pas besoin. Parmi les raisons de voter NON le 24 novembre prochain, il suffit donc de n’en retenir qu’une seule: le système des déductions fiscales prévu est aberrant, puisqu’il revient à récompenser ceux qui ont déjà de hauts revenus. D’autres l’ont déjà démontré à l’envi à l’aide de projections chiffrées, comme par exemple mon collègue député Samuel Bendahan (voir aussi ici et ici).

Il n’empêche que le débat ouvert par l’initiative aurait été une occasion réelle de marquer des points en faveur des “familles” de ce pays – “familles” à mettre entre guillements, car cette manie d’en faire une réalité homogène, comme s’il n’existait qu’un seul modèle familial, est assez exaspérante.

Certes, la garde des enfants à la maison n’est pas à proprement parler une “dépense”; mais c’est un manque à gagner tout aussi conséquent pour le budget d’un ménage que des frais de crèche, voire même davantage. Nul besoin d’avoir une maîtrise en sciences actuarielles pour comprendre que la baisse du taux d’activité représente une diminution nette du revenu. Un exemple délibérément caricatural vaut mieux que moult explications: si les deux parents gagnent chacun Fr. 5000.- par mois, ils peuvent choisir de placer leur enfant à la crèche – par hypothèse pour un montant de Fr. 2000.- par mois – ce qui leur laisse au final Fr. 8000.- de revenu “disponible” pour les autres charges; ils peuvent alternativement choisir de réduire leur taux d’activité pour garder leur enfant eux-mêmes – avec deux temps partiels ou si l’un des parents renonce entièrement à son emploi – pour un manque à gagner de Fr. 5000.-.

La seconde option est bien plus lourde à supporter financièrement pour la famille en question; le fait que certains charges disparaissent simultanément lorsque le revenu familial passe à Fr. 5000.- (baisse des primes LaMal grâce aux subsides, impôts moins élevés, frais de transport et de repas inférieurs, etc.) est insuffisant pour compenser la différence de revenu disponible entre les deux scénarios qui s’élève ici à Fr. 3000.-. Certes, cet exemple doit être nuancé selon les situations (temps partiel, plusieurs enfants, etc.); il existe aussi des configurations où il est peu “rentable” de travailler davantage en raison des frais de garde et autres charges.

Mais le constat demeure, éclatant: le plus souvent, une famille aisée peut facilement “se payer le luxe” de renoncer en tout ou en partie à travailler pour la garde des enfants. Une famille dans la précarité ne peut pas se le permettre. Le cas des familles monoparentales est encore plus choquant: une personne élevant seule un enfant et ne disposant que d’un revenu modeste ne peut tout simplement pas faire le choix de réduire son pourcentage pour passer du temps en compagnie de son enfant.

On rétorquera qu’il est juste qu’une famille dont les deux membres travaillent s’en sorte mieux financièrement qu’une famille dont l’un seul travaille. Et bien justement, non, dans le cas d’un enfant en bas âge où la baisse du taux d’activité résulte de l’arrivée de l’enfant! Car cela reviendrait à dire que “l’utilité” pour la société d’une personne engagée professionnellement est supérieure à “l’utilité” d’une personne qui s’investit à la maison auprès de ses enfants en bas âge. Rappelons que la jeune génération sera prochainement amenée à financer l’AVS, une fonction sociale que l’on ne saurait qualifier de totalement inutile…

Cette vision sacralisée du travail rémunéré doit être remise en question. Les forces économiques qui poussent tout le monde vers le marché du travail sont décidément terriblement puissantes. Marre de cet appel à la productivité! On dirait que derrière les beaux discours lénifiants, personne ne réfléchit sérieusement à donner aux parents les moyens de faire leur “job” de parents. Notre monde occidental produit plus de richesses que jamais. Pourtant, nous sommes à court de temps; et ce sont uniquement ceux qui ont de l’argent qui peuvent s’offrir du temps, notamment en compagnie de leurs enfants. Ce modèle est en panne.

Si seulement il s’était trouvé une majorité au Parlement pour proposer enfin un vrai programme de politique familiale sous forme de contre-projet à l’initiative. Les femmes PDC sont bien sympathiques de rejeter l’initiative de l’UDC; elles auraient été encore mieux inspirées de convaincre leurs parlementaires de travailler à l’élaboration d’un véritable contre-projet de politique familiale: congé parental, augmentation des allocations familiales, valorisation du temps partiel, bons de garde (assortis de certaines conditions), etc. Si l’initiative passe la rampe, c’est parce qu’elle aura su exploiter un légitime sentiment d’inéquité qui frappe de nombreuses familles dans le besoin; le drame, c’est qu’elle ne résoudra rien aux problèmes de ces familles. Les propositions faites hier par le Conseil fédéral s’apparentent à cet égard à des “mesurettes” sans ambition. Elles dénotent surtout à quel point nos autorités bernoises sont dominées par des dinosaures mâles. Vivement que la jeune génération, assurément moins prisonnière d’un modèle sociétal figé, puisse prendre les commandes. La responsabilité du résultat du 24 novembre, s’il venait à être négatif, incombera à ceux qui refusent depuis des décennies toute avancée en la matière.

Il aura fallu des décennies de lutte – pas encore aboutie – pour que les femmes ne soient plus systématiquement écartées du marché du travail. Faudra-t-il également des décennies pour que tous les hommes (et les femmes) qui le souhaitent puissent avoir les moyens de passer du temps auprès de leur enfant en bas âge? Sans que ce privilège ne soit réservé à ceux qui peuvent « s’acheter » du temps et sans que l’on cherche par la bande à renvoyer les femmes au fourneau…