13/02/2013

Impressions chinoises:la “démontagnisation”

Jinzhou Bay

Je rentre d’un magnifique séjour en Chine. L’occasion de livrer en vrac quelques impressions glanées ça et là dans ce pays à la fois envoûtant, majestueux, apaisant et un peu inquiétant.

Le but du voyage était principalement l’ornithologie. L’observation des oiseaux a ceci de grisant qu’elle amène ses adeptes à sortir des sentiers battus : nous avons visité une partie de la province du Lioaning au nord-est du pays, entre la ville de Dalian – 7 millions d’habitants, soit rien de plus qu’une petite bourgade selon les standards chinois – et la frontière avec la Corée du Nord. Une région pour ainsi dire boudée par les circuits touristiques traditionnels, en particulier en hiver où les températures oscillent entre -25 et 0 degrés.

J’ai la chance d’avoir déjà passablement “roulé ma bosse”, comme on dit, et visité de nombreuses contrées fort dépaysantes sur plusieurs continents. Pourtant, je crois n’avoir jamais ressenti un tel contraste avec nos schémas de pensée “occidentaux”.

Le développement des villes chinoises dépasse l’entendement. L’exode rural étant important, les populations se concentrent principalement sur le littoral. Dans les bien nommées “zones de développement”, en banlieue, prolifèrent des forêts de gratte-ciel. Chaque année, on compte des dizaines et des dizaines de buildings supplémentaires. Des nouveaux quartiers poussent comme des champignons sortis de terre. Ou sortis de l’eau, devrais-je plutôt dire: pour faire face au manque de place, le district de Dalian a lancé des vastes programmes de comblement de la mer. Des pans entiers de la montagne sont rasés et les matériaux ainsi extraits utilisés pour étendre la “terre ferme” au détriment de l’océan. Un expatrié que nous avons rencontré là-bas a inventé le néologisme “démountanization” pour décrire ce phénomène si particulier qui fait penser à Dubai et à sa folie des grandeurs.

Il faut s’imaginer le tableau: dans les montagnes environnantes, des immenses trous dans la montagne, tels des verrues sur un peau crevassée, fournissent le gravier nécessaire. Des centaines de camions transportent ces matérieux nuit et jour jusqu’à la baie à combler. Les zones “gagnées sur l’océan” sont gigantesques; on ne parle ni en m2 ni en hectares, mais plutôt en km2. La protection des biotopes du bord de mer est bien évidemment le cadet des soucis des autorités...

Ce qui me frappe avant toute chose, c’est à quel point nous ignorons, dans notre tour d’ivoire européenne, ce qui se passe là-bas. C’est pourtant dans cette partie du monde que se cristallisent de nombreux enjeux planétaires. Il faudra un jour penser sérieusement à cesser de regarder notre nombril européen et nord-américain. Il y a certes beaucoup à critiquer dans le modèle chinois, en particulier sa caste dirigeante assez insupportable et son développement dévastateur pour la nature. Mais il y aurait aussi, culturellement et sociologiquement, beaucoup à apprendre.

N.B. Dans la première version de ce billet publiée le 13.02.2013, il était question de centrales nucléaires construites au milieu des quartiers d'immeubles. Suite à une remarque pertinente d'un internaute, j'ai réalisé que c'était une erreur et que j'ai été mal informé sur place. La centrale sur la photo ci-dessous est une centrale thermique au charbon. Désolé de cette erreur.

A suivre avec d’autres billets ces prochains jours...

Dalian_Zone de développement

Dalian: la zone de développement qui figure sur la photo n'existait pas il y a deux-trois ans; il y a quatre ans, l'entier de cette zone était l'océan...

Dalian_Centrale nucléaire

Dans la même zone de développement (au nord de Dalian), un centrale thermique au charbon sous les fenêtres des immeubles résidentiels...

08/05/2012

Présidentielle française: l'écologie grande perdante?

Le rideau est tombé sur le grand théâtre de la présidentielle française. Les Français ont élu un nouveau roi. Flanqué de ses fidèles serviteurs, François Hollande présidera aux destinées de la République pendant les cinq années à venir.

Comme beaucoup, je suis heureux de voir enfin se terminer la mauvaise plaisanterie sarkozienne. Je suis aussi séduit par la modestie (relative) de Hollande, qui incarne de manière crédible la défense de l’intérêt général et la lutte contre les fractures sociales. Son absence de charisme est compensée par une certaine forme d’humilité qui le rend sympathique. Son parcours force l’admiration aussi. Pour les propositions visionnaires et les utopies, en revanche, on repassera...

L’élément majeur à retenir de cette campagne présidentielle, au-delà de l’opposition entre ces deux protagonistes, c’est la défaite de l’écologie politique. Elle est résolument la grande perdante de cette élection 2012.

Les Verts portent à l’évidence une responsabilité importante dans cet échec. Dans un premier temps, je m’étais enthousiasmé pour la candidature d’Eva Joly. Elle réunissait à mes yeux tous les ingrédients pour bien faire : elle ne provenait pas du sérail et échappait à tout reproche de « sectarisme politique » ; elle jouissait d’une réputation impeccable ; elle pouvait se targuer d’une admirable carrière au service de la justice ; elle incarnait à merveille le fédéralisme européen cher aux Verts.

Mais pour de multiples raisons, la mayonnaise n’a pas pris. La responsabilité des Verts et de leur candidate n’est pas légère. Alors que leur résultat aurait pu être dans la ligne de celui des élections européennes de 2009, il a été catastrophique. De nombreuses voix écologistes ont été siphonnées par Mélenchon ; certains écologistes ont « utilement » voté Hollande ; d’autres encore ont voté Bayrou ou sont restés à la maison.

Cause ou conséquence – ou les deux (?) – de la faiblesse des Verts : les grands sujets écologistes sont restés totalement absents de la campagne. Pire, on peut même légitimement se demander s’il n’y a pas recul sur certains enjeux environnementaux majeurs.

L’occasion était historique d’ébranler la foi française en la technologie nucléaire. Après la catastrophe de Fukushima et compte tenu de la montée en puissance des énergies alternatives, il est urgent de proposer un tournant énergétique dans toute l’Europe. Or, la France ambitionne désormais... de parfaire son art de faire du sur-place. Chacun aura pu apprécier les contorsions de Hollande à propos du nucléaire : un seul réacteur doit être fermé, celui de Fessenheim en Alsace. Pour le reste, les recettes du passé ne sont pas remises en question. Dans les débats de la campagne, le développement des énergies renouvelables n’a été abordé que de manière anecdotique.

De la même manière, l’une des mesures-phare de Hollande constitue un recul notoire en matière environnementale : le gel temporaire du prix de l’essence. A l’heure où l’on tente de modifier les conditions-cadres de la fiscalité et de l’économie pour réorienter les acteurs vers les activités peu gourmandes en CO2, cette mesure s’apparente vraiment à un encouragement au « tout à la voiture ». Je ne suis pas en train de dire qu'il aurait fallu à tout prix augmenter le prix de l'essence. Mais au moins réfléchir à une manière plus intelligente de récompenser les personnes qui font des efforts en limitant leurs trajets en voiture!

Et les OGM ? Et la libéralisation du marché agricole ? Et la protection du paysage et de la biodiversité ? Seule une poignée d’initiés peut dire ce que les candidats en pensaient, tant le silence entourant ces sujets était assourdissant pendant la campagne...

J’ai envie de donner sa chance à Hollande, de croire au changement qu’il a annoncé. Je sais toutefois que ses marges de manoeuvre sont minces et que l’écologie risque bien souvent d’être sacrifiée sur l’autel de considérations prétendument plus urgentes. La campagne qui s’achève ne nous permet pas d’être optimiste. Espérons que l’écologie saura rapidement relever la tête et que François Hollande sera réceptif le moment venu !

13/09/2011

J-40 : Quand l’iPhone ébranle les certitudes…

"Blog-notes" de campagne: http://raphael.mahaim.ch

S’engager en politique, c’est faire le pari qu’il est possible d’influencer, à sa modeste échelle, le cours des choses. Si je fais de la politique, c’est parce que tout au fond de moi bouillonne une irrépressible envie de « changer le monde ». Mais il y a des moments de doute intense, où je me dis que les collectivités publiques n’arriveront jamais à susciter la transformation écologique et sociale dont la planète a besoin. Ces jours, mes doutes se cristallisent sur ce petit objet devenu l’alpha et l’oméga de notre société post-moderne : l’iPhone.

D’abord, le compte-rendu de la veille et le programme de la journée :

Le programme du jour : Séance de commission parlementaire entre 8h15 et 9h30 – groupe parlementaire toute la matinée – session parlementaire l’après-midi – match de foot avec le FC Grand Conseil le soir

Le récit de la veille : Les obsèques de feu le Conseiller d’Etat J.-C. Mermoud ont eu lieu hier après-midi : un moment solennel pour prendre congé d’un homme d’Etat qui aura profondément marqué la politique vaudoise de son empreinte

  • Nombre de courriels concernant la politique : 45
  • Nombre de téléphones concernant la politique : 2
  • Nombre d’heures consacrées à la politique : 6

Quand l’iPhone ébranle les certitudes…

A la base de tout engagement politique, il y a cette ambition – cet orgueil aussi – de vouloir influencer le cours des choses. Je pourrais presque le formuler sous forme de profession de foi, de credo : je crois à l’action politique en tant que remède aux injustices ; je crois à l’action politique comme moteur de changement ; je crois à l’action politique comme outil de défense des minorités ; je crois à l’action politique comme instrument de pacification des rapports sociaux, etc.

Inévitablement, cette conviction se heurte tôt ou tard à un certain désenchantement. L’action politique est marquée tout d’abord par une formidable inertie. Le bateau est terriblement lourd à manœuvrer. Je repense à ce que Daniel Brélaz avait dit un jour en séance de comité des Verts VD : même avec sept Verts à la Municipalité de Lausanne, il serait impossible d’atteindre une société à 2000 Watts à court terme !

Ensuite, la politique reste dominée par les intérêts particuliers. Ceci est particulièrement criant sur la scène internationale. Alors que les défis climatiques appellent des réponses globales ambitieuses et immédiates, on s’empêtre dans des conflits entre puissances économiques rivales. Les alarmes répétées de la communauté scientifique sont autant de prêches dans le désert.

Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus fascinant et inquiétant à la fois, la politique a toujours un temps de retard sur les développements sociétaux. Les chemins de fer ont permis la révolution industrielle ; il a ensuite fallu des décennies pour enfin prendre au sérieux ses conséquences sociales dramatiques. L’aviation a précipité la mondialisation des échanges commerciaux ; il a fallu des décennies avant que les dérèglements climatiques ne soient dénoncés et que des ébauches de solutions ne voient le jour. Les sociétés humaines ne semblent pas avoir la capacité d’apprendre de leurs erreurs ; elles foncent tout droit sans se poser de questions, et réfléchissent ensuite, souvent quand il est trop tard.

A l’instar d’internet dans les années 1990, l’iPhone est le symbole des bouleversements technologiques et sociétaux qui affectent notre civilisation du 21ème siècle. En quelques années, l’iPhone et les autres téléphones dits « intelligents » ont totalement révolutionné notre mode de vie. Dans les pays du Nord – et certainement aussi dans les pays émergents – iPhone a pénétré, infiltré, tous les pans de la vie en société. Avec un iPhone, on peut en permanence s’informer, faire ses courses, se localiser, se divertir, travailler, communiquer, filmer, etc.

On ne mesure pas l’ampleur des changements que l’iPhone induit dans notre civilisation. Il y a des aspects extraordinaires – facilité de communication, vecteur de connaissance – et des conséquences largement dommageables, dont en particulier la hausse de la consommation d’électricité. Et là, le politique est à nouveau dépassé. Les collectivités publiques débauchent une énergie folle pour tenter de favoriser certains comportements respectueux de l’environnement chez les particuliers, souvent sans grand succès. Simultanément, sans grand effort, Apple impose l’iPhone comme produit incontournable dans tous les foyers en Suisse. Ce développement paraît inexorable. Aujourd’hui, un bébé se familiarise avec le maniement d’un iPhone avant d’apprendre à marcher.

Voilà à quoi ressemblent les temps post-modernes. Alors que le défi climatique et énergétique exigerait un changement profond des modes de consommation des ressources naturelles, nous sommes prisonniers de forces supérieures qui paraissent impossibles à maîtriser. Cela ébranle nos (fragiles) certitudes de politiciens, d’autant que revient, toujours, la lancinante et dérangeante question : jusqu’où suis-je prêt à montrer l’exemple ? Puis-je clouer certaines technologies au pilori alors que je suis moi-même enclin à m’en servir ?

Il faut décidément une foi bien ancrée et de solides convictions pour persévérer dans le combat politique. J’admire celles et ceux qui y ont consacré leur vie entière sans jamais baisser les bras…