06/12/2012

Infrarouge sur l'Europe: les états d'âme du lendemain

Quelques sentiments et états d'âme sur le vif, ce matin, en se réveillant après le débat d'Infrarouge de hier soir sur l'Europe:

1) Lassé d'entendre depuis 20 ans les mêmes phrases, la même rhétorique manichéenne, de Christoph B. version "Les bons suisses versus les méchants Européens". Le disque est rayé.
2) Fâché que le même Christoph B. ait été entarté après l'émission dans le hall de l'entrée; l'auteur de cette idiotie n'est qu'un imbécile qui fait de Blocher un martyr et insulte les fondements de notre démocratie basée sur le débat d'idées.
3) Terriblement frustré d'avoir à peine pu en placer une en entrant à 5 minutes de la fin du débat, mais néanmoins conscient que l'autre jeune "alibi" a encore moins eu voix au chapitre.
4) Un peu agaçé par cette manière de "donner la parole à la jeunesse", qui sonne comme une opération marketing alibi.
5) Pas emballé par le format de ce débat qui laissait bien peu de place à la nuance dans l'argumentation et au développement d'idées sortant de l'ordinaire (7 personnes pour 45 minutes = quadrature du cercle).
6) Conforté dans l'idée que Christian Lüscher ne fait pas partie des politiciens les plus affables que la République du bout du Lac connaisse.
7) Surpris en bien de la dernière tirade de François Longchamp, subitement frappé par un réflexe républicain assez typique de cette même République.
8) Particulièrement énervé par l'argument, récurrent dans le discous ambiant, selon lequel l'Union européenne est responsable des malheurs espagnol, portugais ou grec.
9) Intimement convaincu que les politiques néolibérales, notamment dans la crise grecque, menées actuellement par l'Union européenne sous l'égide de la commission Barroso, contribuent très largement au désamour de l'Europe au sein des populations européennes. L'Europe n'a jamais convaincu les tenants d'un nationalisme d'arrière-garde; mais elle est maintenant en passe de perdre aussi certains de ses soutiens progressistes.
10) Tout autant convaincu que tirer sur l'Union européenne en tant que projet institutionnel supranational est une erreur de raisonnement; il faut s'en prendre aux politiques européennes et aux majorités qui les dessinent, non au projet lui-même.
11) Conscient que plaider pour un rapprochement avec l'Union européenne revient aujourd'hui à prêcher dans le désert. Mais il faut parfois savoir affronter la traversée du désert, même si elle est longue...
12) Au final toujours très reconnaissant d'avoir la chance de participer à de tels débats, moments intenses de démocratie. Le moment le plus savoureux, à mon goût: les retrouvailles de Calmy-Rey et Blocher dans la loge, avant les débats, leurs échanges de souvenirs et leurs avis acerbes sur le fonctionnement actuel du Conseil fédéral...

05/10/2012

Natalie, Guillaume Tell, les dinosaures et nous

« Il est 15h30. Je devrai quitter le bureau assez tôt pour aller chercher ma fille à la crèche avant 18h, mais il me reste encore une tonne de choses à terminer. Le téléphone sonne. Un journaliste enthousiaste m’invite pour un débat contradictoire à la TV le soir même au sujet de la révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire, l’un de mes chevaux de bataille du moment. Je décline à contre-coeur l’invitation, ne voyant pas comment je pourrais trouver en si peu de temps une solution de garde pour ma fille et terminer les tâches professionnelles en suspens. Et passe néanmoins l’heure qui suit à faire des téléphones pour trouver un collègue disponible pour le débat ».

« Le téléphone sonne à 10h du matin, alors que tout annonçait une journée calme de travail au bureau. On m’apprend que l’armée veut ériger une gigantesque antenne au sommet du Mont-Tendre, le plus haut sommet du Jura suisse, paysage magnifique et symbolique pour les Vaudois. Les travaux doivent commencer dans 5 jours, sous prétexte d’urgence militaire. Mon bureau se transforme en quartier général d’organisation de la résistance : réaction des Verts par voie de communiqué de presse, téléphones en chaîne, premières interviews des médias, etc. La journée a été (presque) entièrement volée à mon employeur ».

La première de ces deux anecdotes date d’avant-hier, l’autre de 2010. Elles illustrent le quotidien des politicards de milice – non-professionnels – que nous sommes. Fort heureusement, ce n’est pas pareil tous les jours. Mais il ne se passe pas une semaine sans un épisode de ce type. Et je n’ose même pas imaginer le quotidien des parlementaires fédéraux, eux aussi « miliciens ».

Je lève d’emblée un malentendu : ne voyez pas dans ce billet la complainte d’un élu blasé. Je suis infiniment reconnaissant de pouvoir exercer mon mandat de député au Grand Conseil. C’est une fonction absolument passionnante, au cœur de l’actualité. Participer à la « chose publique » et contribuer, à sa modeste échelle, à façonner les choix communs, c’est sans doute ce que je fais de plus stimulant depuis mes études. Si je viens sur le sujet, c’est parce que cette réalité quotidienne révèle un grave problème institutionnel.

Il aura fallu le retrait (provisoire ?) de la scène politique de la Conseillère nationale Natalie Rickli (UDC) pour burn-out, puis celui du Conseiller national Peter Spuhler (UDC) pour incompatibilité avec son emploi du temps d’entrepreneur, pour que la presse s’interroge enfin sérieusement (et durablement?) sur les limites du système de milice.

Le problème est simple : en entretenant le mythe du parlementaire « de milice », vénéré presque autant que Guillaume Tell, on procède indirectement à un tri des personnes pouvant exercer cette fonction. Il faut, à choix, être à l’abri du besoin financier ou alors salarié d’un lobby (syndicat, organisation économique, association, etc.) ; il faut avoir un employeur pétri de compréhension ou alors être son propre maître. Les responsabilités familiales sont presque rédhibitoires, surtout si l’on a des enfants en bas âge. Etre en formation ou en début de carrière professionnelles l’est également, si l’on veut pouvoir consacrer de l’énergie à l’insertion sur un marché professionnel impitoyable. La résultante de l’équation est simple : les parlements ne sont nullement représentatifs de la population. Certaines professions ou tranches d’âge sont totalement surreprésentées, d’autres sous-représentées. Pas étonnant dès lors que notre Parlement soit un bel aréopage de dinosaures mâles.

Alors oui, je suis fâché quand mon collègue député Jean-Marie Surer m’envoie à la figure, en plein débat TV sur une modeste augmentation des indemnités des députés au Grand Conseil*, que « la politique ne devrait pas être une affaire d’argent, mais de passion »; je suis outré quand Christoph Blocher nous traite de mauvais Suisses parce que nous osons émettre une critique du modèle actuel. C’est trop facile de vanter le système de milice lorsqu’on peut arrêter de travailler demain et vivre « sur ses réserves » pendant des années, se consacrant pleinement à son mandat, sans préoccupation financière. Je suis assurément autant passionné de la chose publique et aussi suisse que ces messieurs ; mais contrairement à eux, j’ai moins de marge pour boucler les comptes à la fin du mois. Si je veux faire mon travail de service aux citoyens de manière sérieuse, soit y consacrer un nombre d’heures suffisant par semaine, je ne peux pas me permettre de le faire bénévolement.

Les tâches d’un élu sont devenues plus complexes, plus lourdes, face à l’administration composée de spécialistes professionnels. Sans même parler des périodes de campagnes électorales, les élus sont supposés être disponibles presque 24 heures sur 24 pour réagir à l’actualité, répondre aux médias, etc. Il y a quelques temps, Cuche et Barbezat avaient à la fois marri et amusé le landerneau politique neuchâtelois en proposant une double candidature au Conseil d’Etat en job-sharing, pour en réduire la charge de travail. Au-delà de la boutade provocatrice, il y a réellement tout un champ de réflexions à lancer sur le rôle des élus en Suisse. Nul besoin de penser directement à augmenter leurs indemnités. Il y a d’autres moyens de les épauler, par du soutien scientifique ou une amélioration des infrastructures.

Vu de l’intérieur, le système de milice est au bord de l’implosion. Il y a urgence d’agir. Car la grande perdante, dans cette affaire, c’est la démocratie.

* L’indemnité pour une journée entière de session a été augmentée de CHF 400 à CHF 480. Si l’on compte les heures de préparation, cela correspond à un salaire horaire guère supérieur à CHF 25. Ceci bien entendu sans prendre en considération les centaines d’heures passées à faire de la politique « en marge » du travail parlementaire…

29/08/2012

Aménagement du territoire: assez tergiversé!

L’année 2012 restera dans les annales de l’aménagement du territoire, des péripéties entourant l’initiative sur les résidences secondaires à la révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT). Dans notre canton, le Conseil d’Etat a mis en consultation un projet de révision du plan directeur cantonal. Article publié ce 29 août 2012 dans 24 Heures.

Les mesures proposées ne constituent pas une révolution, mais apportent quelques améliorations ciblées : incitations à la création de logements, coordination entre l’urbanisation et les transports, encadrement des installations dites « à forte fréquentation » (grandes surfaces « à l’américaine ») et de leur cortège de nuisances, planification énergétique, etc.

On voit déjà certains, radicaux-libéraux en tête, faire feu de tout bois contre cette révision. Avec une argumentation fourre-tout qui frappe par son dogmatisme, ils croient avoir trouvé une occasion rêvée de s’en prendre à la nouvelle majorité du Conseil d’Etat. N’ont-ils pas entendu le signal d’alarme d’Avenir Suisse – ce puissant think tank pourtant très libéral – quant à l’urgence pour les cantons de prendre des mesures correctives en matière d’aménagement du territoire[1] ? N’ont-ils pas lu les analyses montrant que leur électorat a massivement soutenu l’initiative de Franz Weber ?

Qu’il est loin le temps où les pionniers de l’aménagement du territoire provenaient des rangs radicaux ou PDC ! Que l’on pense à Armin Meili, Conseiller national radical, directeur de l’exposition nationale de 1939 et père spirituel de l’aménagement du territoire moderne. Ou encore au Conseiller fédéral PDC Kurt Furgler, qui avait qualifié la LAT de « loi du siècle » en la présentant au Parlement dans les années 1970. On peut aussi rendre hommage à feu le Conseiller d’Etat Jean-Claude Mermoud, qui avait mesuré l’importance d’un aménagement du territoire équilibré, en portant à bout de bras le nouveau plan directeur cantonal.

La lutte contre le mitage du territoire est indispensable à la prospérité économique et à la cohésion sociale. Les conséquences d’un aménagement du territoire déficient sont pernicieuses. Les zones agricoles fondent comme neige au soleil, alors que l’on veut favoriser l’agriculture de proximité ; les communes sont lourdement sollicitées lorsque l’éparpillement des constructions fait naître de nouveaux besoins en infrastructures ; la prolifération des zones de villas rend plus difficile la construction de logements à loyers abordables ; les atteintes aux paysages se multiplient, avec une baisse consécutive de la qualité de vie.

Tant la révision de la LAT que celle du plan directeur cantonal sont incontournables. Ceux qui refusent de voir la réalité en face témoignent d’une irresponsabilité coupable dont les générations futures feront les frais.


[1] Voir notamment Müller-Jentsch Daniel/Rühli Lukas, Raumplanung zwischen Vorgabe und Vollzug – Inventar der kantonalen Instrumente zur Siedlungssteuerung, Avenir Suisse, Zurich 2010.